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RETROSPECTIVE ALBERTO SORDI

Carte blanche à Giorgio Gosetti

ALBERTONE : LE MASQUE, L’ACTEUR, LE PERSONNAGE

Le critique et journaliste Giorgio Gosetti nous dresse le portrait de l’illustre acteur.

Alberto Sordi, si populaire et en symbiose avec l’image que l’Italie et le reste du monde se faisaient de l’Italien moyen, a fini par nous faire oublier le grand acteur qu’il était. Surtout à l’étranger, on l’a transformé en personnage typique, voire « régional ». Or, Albertone, surnom qu’il aimait et qui en faisait l’ami intime de tous ceux qui l’appréciaient au cinéma, était un maître, un colosse, un artiste sans modèle ni héritier. Cette année marque le centenaire de la naissance de Sordi, lui qui est né à Trastevere, en plein cœur de Rome, le 15 juin 1920. À 17 ans de sa mort, le meilleur moyen de lui rendre hommage est de découvrir les mille facettes qu’il savait donner à son visage et à ses gestes, faussement immuables et en même temps si naturels. Chiffres à l’appui, sa carrière est impressionnante : 152 interprétations (mais jusqu’à 200 apparitions sur grand écran), 43 scénarios co-écrits avec la plupart des meilleurs scénaristes de l’âge d’or du cinéma italien et 18 réalisations. Sans oublier son émission-fleuve pour la télévision, Storia di un italiano, à travers laquelle Sordi a érigé son propre monument artistique en étant à la fois l’interprète et le narrateur de la société italienne.

En scène sans relâche de 1937 à 1998, Alberto se transforma en Albertone dans les émissions radiophoniques de l’immédiat après-guerre. Capable de chanter et de danser comme un showman chevronné, il était passé par le théâtre de revue et les cafés chantants des années 1930. Il reste également à jamais l’inimitable voix italienne d’Oliver Hardy. Par la suite, Sordi a su imposer à la télévision son personnage et sa personnalité. Fût-il né à Hollywood, il aurait immédiatement connu une renommée mondiale, mais au lieu de cela il préféra toujours le confort du cocon de sa maison, la villa romaine (arrachée à Vittorio De Sica lors d’une vente aux enchères) dont il fit un sanctuaire quasi inviolable qui ressemble aujourd’hui à la villa de Gloria Swanson dans Sunset Boulevard. À la seule différence près que la gloire de Sordi n’a pas connu de crépuscule, comme en témoignèrent les centaines de milliers de gens qui se sentirent orphelins et vinrent lui rendre un dernier hommage au Capitole.

Impossible de faire la synthèse du talent d’Alberto Sordi. Malgré le fait qu’elle retrace fidèlement l’ensemble de son parcours cinématographique, l’image qu’en donne cette rétrospective est nécessairement incomplète. À ses débuts, Sordi joue les jeunes premiers aux manières affectées, souvent comiques, et crée un personnage de Don Juan provincial et célibataire, mais sentimental. Il évolue ensuite et façonne le personnage de l’italien moyen, qui s’autorise toute bassesse et tout subterfuge pour survivre, tout en restant capable d’actes héroïques et d’élans de dignité face aux questions morales. L’âge venant (en dépit d’un visage resté longtemps à l’abri du vieillissement), il a dans son collimateur toutes les facettes de la bourgeoisie qui s’est enrichie dans les années 1960-1970 et s’attaque au registre de la tragédie et aux personnages de la tradition historique. Sordi adorait dénoncer les comportements de sa classe sociale. Cette passion se ressent jusque dans les films qu’il a réalisés, fût-elle mitigée par une certaine compréhension lénifiante. Ses amis réalisateurs du calibre de Fellini, Comencini, Monicelli, Risi ou Scola en ont fait un monstre sacré, parfois sans même qu’il ne s’en rende compte, comme dans Un bourgeois tout petit petit. Il se voulait sérieux, moral, respectueux des règles : pour nous tous, il a au contraire été comique, amoral, roublard et héroïque en se livrant en homme médiocre avec ses défauts et ses qualités. En somme, il n’a jamais craint d’être petit et c’était là toute sa grandeur. Sordi a choisi comme épitaphe une phrase du film Le Marquis s’amuse de Mario Monicelli : « M‘sieur le Marquis, l’heure est venue ». Elle résume à merveille les racines, la culture, le sens du temps qui passe, de la fatalité de Sordi, et constitue un dernier pied de nez qu’en bon romain il n’a pu s’empêcher de faire à la mort. Ce n’est pas par hasard que son ami Ettore Scola lui a dédié un de ses films les plus personnels et intimes : Gente di Roma.

Giorgio Gosetti est un vétéran des festivals. Journaliste, critique cinématographique, professeur d’université, il dirige les Giornate degli Autori (la « Quinzaine » de la Mostra de Venise), le Festival du Noir de Milan et la Casa del Cinema à Rome. Il a été adjoint de Gillo Pontecorvo à la Mostra de Venise (1991-1996) et il a fondé la Festa del Cinema de Rome en 2006. Il a écrit sur Hitchcock, Duras, Welles, Allan Dwan, Comencini, Lizzani, Monicelli… Il ne se prend pas très au sérieux.

Les 10 films de la rétrospective Alberto Sordi :

Le cheik blanc de Federico Fellini
Le célibataire de Antonio Pietrangeli
Profession magliari de Francesco Rosi
Mafioso de Alberto Lattuada
I maestro di Vigevano de Elio Petri
Le médecin de la mutuelle de Luigi Zampa
Détenu en attente de jugement de Nanni Loy
L’argent de la vieille de Luigi Comencini
La plus belle soirée de ma vie de Ettore Scola
Les nouveaux monstres de Mario Monicelli, Dino Risi et Ettore Scola