ACCATTONE

Pier Paolo Pasolini

Résumé

« La vraisemblance je lui tords le cou », dit à peu près Hitchcock. « Si on me montre au cinéma des gens que je peux rencontrer au café, dit à peu près Renoir, je préfère aller au café. » Hitchcock et Renoir ont de la chance, ils ne sont pas Italiens. Mais qu’un Italien se mêle de faire du cinéma, et aussitôt on l’attend à l’arrivée, matraque à la main on fouille ses images, on exige label et mot de passe : Néo-réaliste ou pas néo-réaliste ? Ah ! ah ! mon ami, vous nous refilez un maquereau, mais ce n’est pas un vrai maquereau… » L’identité du monsieur révèle qu’il est romancier, qu’il en est à son premier film. Alors là, on ne se retient plus, on lui fait la leçon : « Voyons, mon cher, vous n’y êtes pas, c’est littéraire, vous visez trop haut. Et cette musique de Bach, à temps, à contretemps… Vous n’êtes pas Bresson, vous feriez mieux d’imiter des choses simples, chaudement humaines, Zavattini, par exemple, au lieu de vous désincarner… » […]

Eh bien ! oui. Accattoneest tout Je contraire d'un film de Rouch ou de Leacock. C'est un film construit, préparé et même laborieusement mis en scène, on le sent à plus d'un endroit. C'est aussi, pour un premier film, un film ambitieux et, pour être tout à fait sincère, je m'empresse de dire que le résultat n'est pas toujours à la hauteur de cette ambition : il manque quelques pierres, à l'édifice. C'est d'autant plus regrettable que Pasolini a misé sur l'ordre et non sur les charmes du chaos.

Mais c'est peut-être aussi la preuve, a posteriori, de la sincérité qu'on lui conteste. […]

Au fond, on aurait voulu qu'il se serve de sa caméra pour suivre son type, comme Rossellini. Or, Pasolini ne le suit pas. Il l'attend, il va le chercher. Tantôt il le précède, tantôt il l'accompagne. Le voilà, l'écrivain. Il est à contre-courant de tout ce cinéma moderne qui va de Bresson à Rouch, en passant par Rossellini et Godard, cinéma qui s'interdit de prévenir, de prévoir les gestes de l'acteur. Cinéma où l'auteur attend que ses personnages et son décor lui jouent des tours, lui fassent des surprises.

Mais il y a une tout autre famille de cinéastes qui, de Mizoguchi à Astruc, en passant par Rivette, cherche à prévoir et à prévenir, à orchestrer ce qui va apparaître. […]

Accattone est l'histoire d'un éblouissement. C'est une vision fulgurante, comme le soleil d'Hiroshima, qui pouvait fondre un amour neuf dans un amour ancien. Où est la psychologie classique en tout cela ? Où est la progression dramatique ? Nous, avançons par bonds, par mutations brusques. Nous sommes dans la psychologie atomique, exposés aux radiations qui vous foudroient et vous illuminent. Je pense qu'on peut au moins s'accorder à reconnaître la constante beauté de ces illuminations. Beauté des acteurs, entre la nonchalance et le sursaut. Beauté de la lumière qui transfigure les objets les plus sordides (la verroterie sous le soleil). Beauté de la violence, même…

Jean Collet, « Le blanc et le noir » - Les Cahiers du Cinéma n° 132, Juin 1962

Informations

RÉALISATION : Pier Paolo Pasolini
SCÉNARIO : Pier Paolo Pasolini - collaboration aux dialogues : Sergio Citti
IMAGE : Tonino Delli Colli
MONTAGE :Nino Baragli
MUSIQUE : Oeuvres de Jean-Sébastien Bach sous la direction de Carlo Rustichelli
PRODUCTEUR(S) : Alfredo Bini
PRODUCTION : Arco Film (Rome), Cino Del Duca
DISTRIBUTION : Carlotta Films
INTERPRÈTES : Franco Citti, Franca Pasut, Silvana Corsini, Paola Guidi, Adriana Asti, Adele Cambria, Roberto Scaringella, Luciano Conti, Lu­ciano Gonini, Renato Capogna, Roberto Scaringella, Mario Cipriani, Francesco Orazi, Polidor, Silvio Citti, Sergio Citti, Elsa Morante

- 1961
DURÉE : 1h 55

Réalisation : Pier Paolo Pasolini

Poète, romancier, dramaturge, acteur occasionnel, peintre, phi­losophe, Pier Paolo Pasolini, né à Bologne en 1922, fit preuve d’une exceptionnelle po­lyvalence artistique et il fut aussi un cinéaste prolifique, auteur entre autres de Accattone (1961), Mamma Roma (1962), Théorème (1968), le Décaméron (1971) ou Salò les 120 journées de Sodome (1975). Homme engagé, chroniqueur virulent suscitant polémiques et scandales, Pasolini a été l’un des personnages les plus controversés de la société italienne de l’après-guerre jusqu’à son assassinat sur la plage d’Ostie dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975.

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