Story of DIARIO DI UN VIZIO
De Journal d'un vice, on garde surtout le souvenir d'un film déconcertant. D'abord parce que le fantasme de l'homme ferrerien, contrairement au fantasme fellinien, par exemple, n'a pas vocation à recouper ou à devenir le fantasme de tout le monde. Chez Fellini, celui-ci est bigger than life, ce qui à la limite lui donne un caractère prédateur ; chez Ferreri, il est à hauteur d'homme, et singulièrement pacifique.
Le personnage joué par Jerry Cala, l'acteur principal de Journal d'un vice (l'équivalent d'un Berroyer italien, mais qui souffrirait davantage et n'aurait pas honte de pleurer), vit simplement son activité quotidienne de "vicieux" et encore, ce mot donne-t-il une idée trop édifiante, trop extrême, de l'existence.qu'il mène.
En ce sens, le journal intime, parce qu'il ramène toute chose consignée en son sein sur un même plan, à égale distance du romanesque et de l'anodin, de l'extraordinaire et de l'insignifiant, est une forme de récit qui sied remarquablement bien au cinéma "horizontal" de Ferreri, qui néglige de hiérarchiser entre eux les événements, les moments, les personnages, les plans. Manière d'indifférence à tout et d'égalité d'humeur qui, naturellement, déstabilise.
Il y a cependant plus. Tout en œuvrant à l'intérieur du domaine qui s'y prête le plus éminemment : l'obsession, la passion exclusive, la réunion volontaire ou forcée de plusieurs personnages dans un même lieu (en bref, tout ce qui a trait à la "fixation"), Ferreri n'est habité par aucun culte du rituel, de la cérémonie, de la répétition, aucun amour de la Mise-en-scène II n'est ni Oshima ni Monteiro.
Journal d'un vice, à la manière de presque tous les films de Bunuel, déroute (on voudrait en savoir plus, on voudrait comprendre davantage, partager), il est même dans sa nature de décevoir. On peut alors juger Ferreri désinvolte, nonchalant, voire franchement je-m'en-foutiste : c'est qu'il n'est pas un religieux du désir.
Parlant de Journal d'un vice, on a eu raison d'en comparer les scènes à des ritournelles, car si les choses se répètent, cela se fait sans que jamais on atteigne à un art de la répétition, sans que jamais on touche à la Répétition. Il y a à cela, je crois, une explication : la Mise-en-scène, en tant que mise en ordre consolerait trop aisément, en se prenant elle-même pour sujet comme cela arrive fréquemment, d'un monde qui, lui, a perdu le nord. La défaite de l'homme se trouverait miraculeusement rachetée par l'ivresse du rituel et de la maîtrise cinématographique. C'est contraire au cinéma de Ferreri qui, jusque dans sa forme même, accompagne les errements de l'homme.
Emmanuel Burdeau, Cahiers du cinéma n°515, juillet-août 1997
Hommage à Marco Ferreri, Villerupt octobre 1997DIARIO DI UN VIZIO
JOURNAL D'UN VICE
De Journal d'un vice, on garde surtout le souvenir d'un film déconcertant. D'abord parce que le fantasme de l'homme ferrerien, contrairement au fantasme fellinien, par exemple, n'a pas vocation à recouper ou à devenir le fantasme de tout le monde. Chez Fellini, celui-ci est bigger than life, ce qui à la limite lui donne un caractère prédateur ; chez Ferreri, il est à hauteur d'homme, et singulièrement pacifique.
Le personnage joué par Jerry Cala, l'acteur principal de Journal d'un vice (l'équivalent d'un Berroyer italien, mais qui souffrirait davantage et n'aurait pas honte de pleurer), vit simplement son activité quotidienne de "vicieux" et encore, ce mot donne-t-il une idée trop édifiante, trop extrême, de l'existence.qu'il mène.
En ce sens, le journal intime, parce qu'il ramène toute chose consignée en son sein sur un même plan, à égale distance du romanesque et de l'anodin, de l'extraordinaire et de l'insignifiant, est une forme de récit qui sied remarquablement bien au cinéma "horizontal" de Ferreri, qui néglige de hiérarchiser entre eux les événements, les moments, les personnages, les plans. Manière d'indifférence à tout et d'égalité d'humeur qui, naturellement, déstabilise.
Il y a cependant plus. Tout en œuvrant à l'intérieur du domaine qui s'y prête le plus éminemment : l'obsession, la passion exclusive, la réunion volontaire ou forcée de plusieurs personnages dans un même lieu (en bref, tout ce qui a trait à la "fixation"), Ferreri n'est habité par aucun culte du rituel, de la cérémonie, de la répétition, aucun amour de la Mise-en-scène II n'est ni Oshima ni Monteiro.
Journal d'un vice, à la manière de presque tous les films de Bunuel, déroute (on voudrait en savoir plus, on voudrait comprendre davantage, partager), il est même dans sa nature de décevoir. On peut alors juger Ferreri désinvolte, nonchalant, voire franchement je-m'en-foutiste : c'est qu'il n'est pas un religieux du désir.
Parlant de Journal d'un vice, on a eu raison d'en comparer les scènes à des ritournelles, car si les choses se répètent, cela se fait sans que jamais on atteigne à un art de la répétition, sans que jamais on touche à la Répétition. Il y a à cela, je crois, une explication : la Mise-en-scène, en tant que mise en ordre consolerait trop aisément, en se prenant elle-même pour sujet comme cela arrive fréquemment, d'un monde qui, lui, a perdu le nord. La défaite de l'homme se trouverait miraculeusement rachetée par l'ivresse du rituel et de la maîtrise cinématographique. C'est contraire au cinéma de Ferreri qui, jusque dans sa forme même, accompagne les errements de l'homme.
Emmanuel Burdeau, Cahiers du cinéma n°515, juillet-août 1997
Hommage à Marco Ferreri, Villerupt octobre 1997
- RéalisationMarco Ferreri
- ScénarioLiliana Betti, Marco Ferreri, Ricardo Ghione
- ImageMario Vulpiani
- MontageRuggero Mastroianni
- MusiqueGato Barbieri
- Producteur (s)Vittorio Alliata
- ProductionsSocieta Olografica Italiana
- InterprètesJerry Cala, Sabrina Ferilli, Valentino Macchi, Letizia Ranieri, Anna Duska Bisconti, Cinzia Monreale, Bedy Moratti, Luciana de Falco, Doriana Bianchi
- Année1992
- Durée1h 30
- Pays de productionitalie

